Otages, les oubliés des politiques

eric_naulleau

Mardi 26 novembre, j’ai assisté à la conférence tenue par Eric Naulleau, présentateur télé et critique littéraire, et Jean-Louis Normandin, grand reporter, ex-otage au Liban, président de l’association « Otages du monde ». Ce dernier a été retenu en otage du 8 mars 1986 au 27 novembre 1987 pendant la guerre civile libanaise. Au cours de cette entrevue, il nous parle de son expérience personnelle, mais aussi des problèmes médiatiques, financiers et politiques que les prises d’otage engendrent.

Pris en otage

En 1986, Jean-Louis Normandin est un grand reporter pour la chaîne Antenne 2 (devenue France 2 en 1992). Il part au Liban pendant la guerre civile filmer une manifestation du Hezbollah, parti politique libanais considéré comme une organisation terroriste par de nombreux pays occidentaux. Il se fait emprisonner puis, raconte-t-il, il croit assister à un film quand un homme l’enchaine. S’ensuivent 628 jours de captivité. Il explique que, pour ne pas perdre espoir, certains se rattachent à la foi, aux prières, d’autres s’occupent en observant la nature s’ils sont emprisonnés à l’extérieur, ce qui n’était pas le cas de Jean-Louis Normandin. Il était enchaîné à un radiateur dans une cave. Il pratiquait le yoga. Le journaliste assure que, face à la captivité, notre cerveau va au-delà de ses capacités.

Il a été coupé du monde pendant presque deux ans. Dans la cave, il n’avait aucune information et arrivait, raconte-t-il, de temps en temps à entendre des bribes de la radio quand celle-ci était trop forte. Il se rappelle de la Coupe du Monde de Football, mais Tchernobyl ou la mort de Coluche non. Il n’avait donc accès à aucune information, ni ne savait quand était la nuit ou le jour.

« En décidant de sa mort, on prend le pouvoir sur l’autre. »

Après un an de captivité, il décide de répondre « non » à l’ordre d’un de ses gardiens. Celui-ci reste interloqué et va chercher son supérieur. Pour le journaliste, ce fut une victoire. La probabilité de sa mort était évidente ainsi il décide de sa propre mort. Il eut une prise de conscience, une détermination extrême à ne plus être victime. « La limite, c’est la dignité ». Eric Naulleau lui demande s’il n’a pas perdu espoir pendant son incarcération. Le journaliste lui répond qu’il ne faut jamais perdre espoir, qu’il avait accepté la situation et qu’il ne renonçait pas aux valeurs démocratiques. Selon lui, le syndrome de Stockholm relève plus d’un mythe que d’une réalité. Quand on est dans cette situation, il faut comprendre son contexte, situer qui est sur le terrain, qui est le leader. Ce fut une expérience terrible. Il a appris à « avoir le temps ».

Source : AFP

Jean-Louis Normandin en 1987 (Source : AFP)

Libération et harcèlement des médias

Pendant la conférence, il évoque la pression des journalistes à son retour. Lors de sa libération, les médias français n’avaient pas « la psychologie fine ». Ce fut un choc pour lui, quelque chose de très violent. Il retrouvait la réalité d’un monde dont il avait été coupé pendant 628 jours. La première question qu’on lui a posée était « Combien a coûté votre libération ? ». C’était une question très gênante, il n’en savait rien. Jean-Louis Normandin explique qu’il faut protéger sa liberté des médias. « C’est un combat de gérer les médias et de prendre le pouvoir ». Je lui demande pourquoi avoir accepté de passer au JT le soir de sa libération après deux ans de captivité. Il m’explique qu’en tant que journaliste, il se devait de rendre compte des informations, de remercier le gouvernement pour sa libération ainsi que le peuple français de l’avoir soutenu.

Les prises d’otage, un problème politique

Selon le reporter, la faiblesse de la démocratie est d’être sans arrêt dans la transparence, dans la médiatisation. On se demande si tout doit être médiatisé. « Un otage a trois peines, on l’a oublié, il a couté cher [à son gouvernement] et on l’ignore, comme s’il était inutile ». Les otages sont les rouages de la démocratie. L’association « Otages du Monde » pousse les politiques à rendre des comptes. Les associations font ce que les autres ne font pas. Il faut rappeler les otages aux populations, afin qu’ils ne tombent jamais dans l’oubli. Les journalistes sont les cibles privilégiées des preneurs d’otages. Jean-Louis Normandin dit que « le reportage est le plus beau métier du monde, mais c’est une fuite ». Il continue à clamer que les journalistes se doivent d’aller sur le terrain, malgré les conflits.

Les prises d’otages politiques sont provoquées par des trafiquants et des partis terroristes qui veulent faire chanter une démocratie. L’important n’est pas l’argent dans ce dilemme. Pourtant, payer une rançon semble l’un des questionnements constants dans les médias et chez les politiques. Jean-Louis Normandin affirme que ce n’est pas le plus important. La toile de fond est la dimension politique et la négociation entre les Etats. Il faut plus d’union nationale concernant les otages. Certains politiques tiennent des propos graves sur les victimes de prises d’otages comme par exemple Marine Le Pen récemment. « On passe de la captivité aux soupçons ». Que des politiques portent plainte pour que les agresseurs soient jugés est une solution. Mais ils ont du mal à se positionner face à cette problématique, contrairement à Bruxelles qui a « une volonté de lutter contre le terrorisme ». Il faut souligner que, pour l’otage, il n’y a pas de reconstruction sans justice.

Les quatre ex-otages français du Niger libérés (source AFP)

Les quatre ex-otages français du Niger libérés (source AFP)

Des questions restent en suspens

On pensait qu’après la guerre au Liban, les choses se seraient peut-être améliorées. Ce n’est malheureusement pas le cas. Récemment, deux journalistes français ont été exécutés au Mali, sans compter les otages en Syrie, au Mali, au Cameroun… Ce sujet reste encore d’actualité tant de temps après la séquestration de Jean-Louis Normandin au Liban.

De nombreuses questions restent en suspens. Faut-il payer une rançon ? Faut-il médiatiser les prises d’otage ? Quels sont les recours en justice possibles après la libération des otages ? Bien que l’association Otages du Monde s’occupe de la reconstruction des otages, de faire tout ce qui est possible pour les faire libérer d’un point de vue politique, c’est aussi aux politiques eux-mêmes de s’occuper de ce sujet primordial. Il en va de la liberté de l’information et de la circulation des journalistes mais aussi de celles de tous les ressortissants à travers le monde, malgré les guerres et les conflits.

Lilas-Apollonia Fournier
Otages du Monde

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